Newsletter avril 2015

Transport Aérien en Afrique de l’Ouest : Toujours attendre LA Solution ?

Lorsqu’en Décembre 2005, alors que je résidais encore à Abidjan, l’ASAAE (Association Sénégalaise des Amis de l’Aviation et de l’Espace), m’avait sollicité pour prononcer une conférence à la Chambre de Commerce de Dakar sur le thème : « La disparition d’Air Afrique et la problématique du transport aérien dans la région ouest africaine ; Y aura-t-il une compagnie aérienne multinationale africaine dans 10 ans ? », je n’avais pas hésité une seule seconde pour donner mon accord, tout en m’interrogeant sur le caractère provocateur d’un tel titre, à peine trois ans après la disparition d’Air Afrique.

Un tel titre pouvait, en effet, faire sourire, persuadés que nous étions, nous autres Air Africains, que la Nouvelle Air Afrique annoncée à grande pompe et dont la mise en place avait été confiée au Gouverneur Konan Banny, n’allait pas tarder à voir le jour, pendant que la société dite de défaisance ferait son travail.

Une telle confiance reposait sur une logique qui ne nécessitait pas de démonstration particulière, à savoir l’impérieuse nécessité, pour l’économie de nos nations, de disposer d’un vecteur puissant comme le transport aérien pour prétendre asseoir et développer un système fiable d’échanges et de circulation des personnes et biens, autant de choses que la défunte compagnie Air Afrique avait assurées pendant 40 ans.

L’optimisme était donc de mise au cours de cette conférence.

Après le rappel historique de la création d’Air Afrique, de son évolution au cours de ses 40 années d’existence sous la houlette de 7 dirigeants au total, après avoir analysé les différentes crises qui l’ont secouée après son ère de prospérité et de développement remarquables, après avoir décortiqué la grande tension économique, financière et sociale qui lui a porté le coup de grâce en Mai 2002, j’avais alors, toujours confiant, conclu qu’avec l’expérience vécue par les Etats membres et le personnel, nous étions désormais conscients de ce qu’il fallait éviter  pour ne pas couler une compagnie aérienne… et nous étions donc globalement armés pour reconstruire une compagnie aérienne majeure, certainement sous une forme plus compatible avec le stade d’évolution du secteur et les mutations intervenues dans la gouvernance de nos Etats.

Parmi les réactions, fort intéressantes, enregistrées auprès du public, je citerai les suivantes :

  • Ne pensez-vous pas qu’avec la disparition d’Air Afrique, qui a échoué, la chance devrait plutôt être donnée à chaque Etat de pouvoir créer sa propre compagnie de dimension internationale ? Reconnaissez que certains des ex Etats membres avaient la possibilité, depuis longtemps, de lancer leur propre compagnie sur le réseau international, voire intercontinental, n’eussent été les réseaux limités dans lesquels Air Afrique les confinait. Maintenant que la voie est libre, nous vous donnons rendez-vous dans un an ou deux, et vous verrez de quoi ces  Etats  sont capables.
  • Air Afrique pratiquait des tarifs très élevés, sans commune mesure avec le pouvoir d’achat de nos populations. Avec la nouvelle donne, vous constaterez, à brève échéance, une nette diminution des tarifs et un réseau beaucoup plus dense pour relier les différentes villes africaines.
  • Les compagnies Low Cost qui se développent en Europe pourraient être installées en Afrique, mais, contrairement à votre appréciation, nous n’aurons pas besoin d’avions neufs et jeunes pour mettre en place un tel système. Vous savez certainement que des centaines d’avions, d’un certain âge, certes, sont stockés dans le désert américain et ne demandent qu’à reprendre du service sous d’autres cieux, comme chez nous en Afrique.

Que s’est-il passé depuis cette année-là, il y a bientôt dix ans ?

Les différentes compagnies créées dans l’enthousiasme général, je devrais dire national, ont fermé les unes après les autres, laissant un passif très lourd, dans certains cas aussitôt remplacées par une autre compagnie nationale, toujours portée sur les fonts baptismaux par l’Etat, puis disparaissant à son tour après un gros déficit…

La fierté du drapeau national incarnée par ces avions n’aura malheureusement pas suffi pour répondre à une logique économique sans laquelle aucune compagnie aérienne ne peut prospérer.

Face à une telle situation bien des voix se sont élevées au cours de conférences grandioses tenues régulièrement par l’AFRAA, la CEDEAO, l’UEMOA et d’autres organismes. L’appel lancé est toujours le même : mieux organiser le transport aérien régional et continental par des textes communs, le respect et l’application totale de la Décision de Yamoussoukro, une meilleure coopération entre Etats, etc.

Force est de constater, treize ans après la disparition d’Air Afrique que le rêve d’une compagnie multinationale devrait être mis en veilleuse, ou confié à des chercheurs qui, dans le secret de leurs laboratoires, continueront à se faire plaisir en accumulant différentes hypothèses.

Il existe pourtant une approche beaucoup plus réaliste, applicable à très court terme.

Il s’agit, entre les compagnies nationales existantes, de remettre sur le tapis la coopération effective dans les secteurs suivants :

  • La coordination des horaires pour que les différents programmes de vols mis ensemble puissent offrir aux clients non seulement la bonne répartition des fréquences entre villes, dans la journée et dans la semaine, mais également les correspondances adéquates entre les vols des compagnies participantes, avec pour effet de multiplier les liaisons offertes. Les hommes d’affaires savent aujourd’hui combien ce maillage du Continent leur manque. La coordination des horaires des différentes compagnies gagnerait donc à être étudiée et arrêtée avant les réunions biannuelles «IATA Schedules Conferences».
  • La négociation coordonnée des besoins en carburant et en assurances, rubriques lourdes du compte d’exploitation,  permettrait de réaliser des économies d’échelles substantielles.
  • Le bloc constitué par ces compagnies pourrait également peser de façon efficace sur les redevances passagers et aéroportuaires, et différentes taxes dont le niveau exagéré décourage les voyageurs aériens.
  • Au plan opérationnel, à moyen terme, des échanges approfondis sur les plans de flotte et la maintenance conséquente, devraient permettre d’asseoir une coopération gagnant-gagnant sur l’utilisation des avions et des équipages, selon les besoins globaux et spécifiques.

Les avantages d’une telle coopération paraitront évidents aux professionnels du transport aérien, mais sa mise en œuvre devra nécessairement faire intervenir les gouvernements et les autorités de l’aviation civile qui, dans leur rôle bien compris de régulation, instruiront les Directeurs généraux de leurs compagnies aériennes respectives, nommés pour leurs compétences, en dehors de toute considération politique, de se réunir régulièrement autour de ces axes, avec obligation de résultat.

Débarrassés du carcan politique et de tout chauvinisme, ils pourront, enfin, faire face aux réalités implacables de l’économie du transport aérien et, petit à petit, gagner ensemble des batailles pour la mise en place d’un transport aérien régional, continental et intercontinental concerté, fiable et rentable, où les rôles bien définis seront joués sans complexe, pour le plus grand bonheur des usagers.

Cela est possible et hautement souhaitable si nous ne voulons pas, dans dix ans encore, continuer à tenir de beaux discours pendant que le terrain se mine davantage.

El Hadji Mansour DIOP
Expert en Transport aérien
mansourdiop@gmail.com

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