Les Cent-Jours de Ben Smith pour remettre Air France sur les rails

Dix jours après son arrivée à la tête d'Air France-KLM, Benjamin Smith a été nommé directeur général d'Air France à la place de Franck Terner. Ceci de manière temporaire jusqu'au 31 décembre 2018, au plus tard. Pendant ces trois mois, il devra régler le conflit salarial, trouver un DG, définir la feuille de route d'Air France et... gérer Air France-KLM.

Double casquette pour Benjamin Smith. Dix jours après son arrivée, le nouveau directeur général d'Air France-KLM a été nommé jeudi 27 septembre directeur général d'Air France, à la place de Franck Terner qui a démissionné. Le canadien assurera cette fonction de manière intérimaire au plus tard jusqu'au 31 décembre 2018, le temps de trouver un ou DG.

Cette nomination montre la volonté du groupe de régler rapidement le conflit salarial à Air France, dont les négociations se sont arrêtées avec la démission de Jean-Marc Janaillac le 15 mai dernier, après son référendum perdu sur sa proposition salariale. Les négociations ne pouvaient pas reprendre avec Franck Terner. Les syndicats ne voulaient pas repartir avec lui, ni d'ailleurs avec son directeur des relations humaines, Gilles Gateau, lui aussi menacé, avec qui ils ont croisé le fer au premier semestre. Et, arrivant à peine dans le groupe, il était impossible pour Ben Smith de nommer un DG pour traiter le dossier sans prendre le temps de la réflexion sur le profil recherché. Selon plusieurs sources, le groupe veut porter son choix sur un Français ou une Française.

« Benjamin Smith aura comme missions prioritaires de définir la vision stratégique à court et moyen terme d'Air France, d'apporter une solution aux enjeux salariaux, et de proposer l'organisation de la future direction générale de la compagnie », a déclaré dans un communiqué de presse Anne-Marie Couderc, présidente des conseils d'administration.

Pour autant, même si la majorité du conseil est aujourd'hui pour une dissociation des postes entre Air France et Air France-KLM, rien ne dit qu'il ne sera pas prolongé si le groupe ne trouve pas le bon profil. Anne-Marie Couderc en est le meilleur exemple. Nommée en mai dernier pour assurer l'intérim après le départ de Jean-Marc Janaillac, elle est toujours en poste. Et pour longtemps selon un proche du gouvernement. Pour compléter la gouvernance, Pieter Elbers, le président du directoire de KLM, est appelé à devenir également DG adjoint d'Air France-KLM, avec la responsabilité des alliances. Selon nos informations, l'annonce devrait avoir lieu lors du prochain conseil d'administration, en octobre.

Trois mois pour déminer le conflit

Benjamin Smith a donc officiellement trois mois pour régler le conflit sur les salaires, trouver un DG à Air France et définir une feuille de route pour le groupe Air France. Un calendrier qui s'inscrit dans celui des Assises du transport aérien, dont les conclusions ont été repoussées à la fin de l'année. Dans une interview accordée à Paris Match, Ben Smith a rappelé la nécessité pour le groupe d'obtenir des mesures améliorant la compétitivité d'Air France si la France veut rester un pavillon national puissant. Pour l'heure, ces Assises sont parties sont parties pour accoucher d'une souris comme l'ont dénoncé ce mardi à Paris plusieurs patrons de compagnies françaises lors d'un point presse sur le salon du tourisme IFTM Top Résa.

La priorité de Ben Smith est de régler le problème salarial. Il rencontrera l'intersyndicale lundi 1er octobre. Celle-ci demande une hausse générale des grilles salariales de 5,1% (hors avancement automatique, liée à l'ancienneté).

"Je mesure les attentes en interne, y compris les enjeux salariaux. Je souhaite y répondre avec une nouvelle approche. Mes premières rencontres de travail avec les équipes d'Air France et les représentants des organisations syndicales me rendent confiants dans notre capacité à construire ensemble l'avenir et le succès d'Air France", a déclaré Ben Smith dans un communiqué.

Le calendrier, un élément clé

Le Canadien devra jouer serré. Fera-t-il des concessions ? La question n'est pas de savoir s'il en fera mais quand ? Avec la montée de l'inflation ces derniers mois, l'absence ou la faiblesse de l'intéressement à verser l'année prochaine en raison de la médiocrité des résultats 2018 qui s'annoncent à cause de l'impact des grèves au premier semestre (335 millions d'euros), et le "gain" d'une année de hausse salariale, du fait de l'échec des négociations jusqu'ici, Ben Smith a en effet plusieurs cordes à son arc pour aller au-delà des 2 % de hausse proposée en mai par Jean-Marc Janaillac pour l'année 2018 (et +5 % entre 2019 et 2021), refusée par les salariés. Reste à voir dans quelle mesure il se rapprochera des + 5,1 % demandés par l'intersyndicale pour 2018, et surtout du timing d'un éventuel accord.

Le calendrier est en effet crucial. S'il cède tout de suite, il offrira une victoire à l'équipe actuelle du SNPL lors des élections du syndicat national des pilotes de ligne en décembre. A tort ou à raison, la plupart des interlocuteurs que Ben Smith a rencontré depuis son arrivée en France n'ont cessé de lui répéter que toute réforme d'Air France était impossible si Philippe Evain et son équipe étaient reconduits à la tête du SNPL. Philippe Evain sait toutes les amabilités qui ont pu être rapportées à Ben Smith sur son compte. Et a choisi de mener une politique de séduction en lui tressant des lauriers dès sa prise de fonction le 17 septembre, après avoir tout fait pour dézinguer sa candidature en août quand les négociations pour sa venue étaient en voie de finalisation (fuite de son nom sur Twitter, menaces de grèves, communiqué ravageur pour demander un patron français, ...).

En mettant de l'eau dans son vin, il veut montrer qu'il peut être un interlocuteur fiable, capable de construire. Cette stratégie peut fonctionner. Comme ses prédécesseurs, Ben Smith doit évidemment être convaincu qu'il peut réussir là où les autres ont échoué. Récemment, Philippe Evain a donné à Ben Smith un mois pour conclure les négociations. Plus qu'un ultimatum pour le Canadien, cette butée semble correspondre à son propre ultimatum.

"S'il n'a pas d'accord d'ici là, ses chances d'être reconduit à la tête du SNPL seront minimes", explique un syndicaliste.

Si le nouveau directeur général exécutif décidait de ne pas suivre le calendrier du SNPL en repoussant, par exemple, la question aux prochaines négociations annuelles obligatoires sur les salaires (NAO) début 2019, il prendrait en revanche le risque de voir l'intersyndicale lancer de nouvelles grèves. Une situation qui serait incompatible avec son souhait de lancer rapidement un plan de transformation du groupe, de manière apaisée.

Couac avec l'État

Cette nomination intervient après un premier couac entre le principal actionnaire et le nouveau DG canadien du groupe. Selon des déclarations rapportées jeudi 27 septembre par le Financial Times, Benjamin Smith aurait indiqué que l'État était prêt à céder sa participation de 14 % dans Air France-KLM. Une déclaration qui a fait bondir Bruno Le Maire, le ministre de l'Economie, même si une source interne a démenti l'existence de tels propos.

"Cela ne fait pas partie de la feuille de route de Ben Smith de liquider la participation de l'État français dans Air France (NDLR : en fait, l'État est présent dans Air France-KLM)", a affirmé Bruno Le Maire sur France Info. "L'État serait un bien mauvais gestionnaire s'il commençait à vendre ses participations dans une entreprise qui n'est pas au mieux de sa forme", a-t-il poursuivi, indiquant que sa priorité était "le redressement" de la compagnie.

L'argumentation du ministre aurait gagné en précision. Il est en effet curieux de dire qu'Air France n'est pas au meilleur de sa forme alors qu'elle est bénéficiaire depuis 2015, et a engrangé l'an dernier des résultats records (588 millions d'euros de bénéfices d'exploitation). Dire que ce résultat était largement dû à la faiblesse du cours du baril l'an dernier et que la performance des concurrents est largement supérieure (un milliard de plus pour Lufthansa et British Airways) et ne cesse de s'améliorer, aurait été plus juste. Par ailleurs, selon nos informations, l'État est bel et bien favorable a un désengagement dans Air France-KLM, mais la question ne se posera pas tant que la valorisation boursière du groupe restera aussi basse.

Fabrice Gliszczynski / https://www.latribune.fr