Air France : le grand bazar de la succession de Janaillac

Alors que Jean-Marc Janaillac va quitter la présidence du groupe le 15 mai à l'issue de l'assemblée générale, le week-end s'annonce décisif pour définir une gouvernance de transition.

A quelques jours de l'assemblée générale des actionnaires d'Air France-KLM, mardi 15 mai, pour laquelle le groupe doit impérativement annoncer une solution de gouvernance pour ne pas se retrouver sans Président avec le départ prévu à l'issue de cette AG du PDG démissionnaire, Jean-Marc Janaillac, le schéma de la gouvernance de transition peine à se dessiner. Marqué par de multiples rebondissements ces derniers jours et ces dernières heures, il promet des négociations intenses pendant tout le week-end.

Anne-Marie Idrac ne veut pas jouer les intérimaires

Si le conseil d'administration d'Air France-KLM a prévu de choisir ce président ou cette présidente de transition en son sein, reste à voir si une solution va se dégager. Donnée comme favorite, l'ancienne secrétaire d'État aux transports Anne-Marie Idrac (administratrice indépendante) a, selon des sources concordantes, refusé ce poste de transition, préférant au contraire un poste de plus longue durée, au moins, selon certains, jusqu'à la fin du mandat de Jean-Marc Janaillac qui court jusqu'en mai 2019.

Ce que ne semblait pas enclin à accepter jusqu'ici le conseil d'administration, lequel s'est tourné vers Anne-Marie Couderc, membre du gouvernement d'Alain Juppé entre 1995 et 1997, elle aussi administratrice indépendante. Celle-ci tenait la corde, mais, selon deux sources, elle aurait également refusé ce vendredi (ce que dément une troisième source), laissant la voie à beaucoup d'interrogations. Au cours de ce week-end décisif, Anne-Marie Couderc va-t-elle revenir sur sa décision et accepter le poste ? Les demandes d'Anne-Marie Idrac vont-elles être exaucées ou bien l'ancienne dirigeante de la RATP et de la SNCF va-t-elle mettre au contraire de l'eau dans son vin ? Le gouvernement va-t-il convaincre Jean-Marc Janaillac de faire l'intérim, même si ce dernier se prépare bel et bien à partir mardi ? Ou bien le choix va-t-il se porter sur une candidature externe ?

D'autres noms circulent en effet comme celui de Bernard Spitz, président de la Fédération française des sociétés d'assurance, membre du conseil d'administration d'Air France. Bruno Mettling, PDG d'Orange Middle East and Africa est également cité, même si, pour beaucoup, il vise plutôt le coup d'après, celui de la présidence définitive. Membre du conseil d'administration d'Air France (et non d'Air France-KLM), son nom avait déjà été évoqué au moment du renouvellement du mandat d'Alexandre de Juniac en 2015, puis lors de sa succession en 2016. Il a notamment à son crédit l'apaisement social au sein d'Orange.

Un président non exécutif

Dans ce grand bazar, une organisation de transition est néanmoins en train de se dessiner, différente de celle en vigueur aujourd'hui. Ce président ou cette présidente de transition n'aurait pas de rôle exécutif et s'appuierait sur trois directeurs généraux, Franck Terner, l'actuel DG d'Air France, Pieters Elbers, l'actuel DG de KLM et Frédéric Gagey, l'actuel directeur financier d'Air France-KLM. Cette organisation, qui n'est pas totalement arrêtée, mettrait donc fin à la fonction opérationnelle du président du groupe. Cela a déjà été le cas de 2009 à fin 2011, quand Jean-Cyril Spinetta, jusqu'ici PDG d'Air France et d'Air France-KLM, avait lâché les manettes opérationnelles à son bras droit Pierre-Henri Gourgeon, pour ne conserver que la présidence non exécutive d'Air France et d'Air France-KLM.

Le grand mercato

Si elle était validée, cette organisation de transition ne préjugerait en rien de l'organisation qui sera décidée pour la suite, laquelle dépendra aussi du profil du successeur de Jean-Marc Janaillac.

Parmi les solutions étudiées figure la séparation des fonctions de président et de directeur général. Dans ce schéma, la possibilité de nommer un Français président du groupe et un Hollandais DG a été évoquée. Et même si certains s'y sont déjà opposés, d'autres l'ont soutenue au point que cette hypothèse n'a pas été exclue par le conseil d'administration; même si elle risque de faire tousser l'État (et ce, même si dans la foulée de l'annonce de la démission de Janaillac, Edouard Philippe a piqué une colère en disant qu'ils allaient "mettre un Hollandais à la tête du groupe" avant de se raviser) et le corps social à Air France.

Pour autant, l'organisation dépendra du profil de l'oiseau rare. « Déjà qu'on a du mal à trouver quelqu'un, si on rétrécit le périmètre du poste en enlevant la possibilité d'être PDG, cela ne va pas aider », explique un connaisseur du dossier à La Tribune.

Fabrice Brégier dit non

L'Élysée et Matignon sont en train de recueillir des avis divers et semblent plutôt défendre le profil d'un connaisseur du secteur du transport aérien, comme l'a dit le ministre des Finances, Bruno Le Maire. Selon nos sources, Fabrice Brégier, l'ancien Président d'Airbus Commercial Aircraft, a déjà fait savoir qu'il ne fallait pas compter sur lui, comme en 2016 et 2011.

Bien qu'il n'ait pas encore été contacté, Thierry Antinori, un Français de 57 ans directeur commercial d'Emirates et potentiellement futur numéro 1 de la compagnie de Dubaï, va l'être assurément, selon certaines sources. Son nom est déjà arrivé aux oreilles de Matignon et de l'Élysée. Ancien d'Air France (1988-1997) et de Lufthansa (1997-2010), il avait été contacté en 2016, mais n'avait pas donné suite. Sans même parler de l'intérêt ou pas de ce dernier pour le poste, la rémunération du PDG d'Air France constitue un frein pour attirer les pointures de ce type. D'un montant fixe de 600.000 euros annuels, avec la possibilité de la doubler en rémunération variable, elle est largement inférieure aux 4 millions de livres gagnés, par exemple, en 2017 par Willie Walsh, le directeur général de IAG (il avait même gagné 8,8 millions en 2015, avec tous les bonus).

Lire ici : Thierry Antinori, ce Français qui réussit dans les compagnies étrangères

 

Du temps où il était à Air France, Thierry Antinori faisait partie de la génération montante dans la compagnie, comme Bruno Matheu (parti en 2013 chez Etihad et revenu en France depuis), Patrick Alexandre (DGA Commercial Ventes et alliances d'Air France-KLM) et Pascal de Izaguirre, aujourd'hui président du groupe touristique TUI en France et de la compagnie Corsair. Le nom de ce dernier est lui aussi remonté à l'État. Celui de Lionel Guérin, 61 ans, également. Ancien pilote, ancien PDG de Transavia et ancien directeur général délégué en charge de HOP, il avait été candidat malheureux au poste de PDG d'Air France en 2011 et à celui d'Air France-KLM en 2016. Il y a quelques semaines, il avait tenté de regrouper plusieurs compagnies aériennes françaises pour créer un rival de poids à Air France. Autre nom soufflé à l'Etat, celui de Marie-Joseph Malé, ancien d'Air France, ancien directeur d'Amadeus France, puis de Skyteam et aujourd'hui PDG d'Air Austral.

Enfin, même si son nom n'est pas encore remonté à l'État au motif qu'il ne serait pas candidat, plusieurs observateurs estiment que le nom de Marc Rochet (67 ans) mériterait d'être également étudié. Président de la low-cost long-courrier French Bee, membre du pôle aviation du groupe Dubreuil, également propriétaire d'Air Caraïbes, cet ancien d'Air Inter, Aéromaritime, AOM, Air Liberté (il a dirigé les trois dernières), est en effet l'une des grandes figures du transport aérien français. Les mêmes estiment aussi que le nom de Bruno Matheu devrait être également étudié.

Au-delà de l'organisation, une fois la perle rare trouvée, l'organigramme d'Air France devrait être amené à évoluer. Franck Terner, directeur général d'Air France, a prévu depuis longtemps d'arrêter sa carrière l'année de ses 60 ans (en 2020), une fois acquis tous ses trimestres pour une retraite complète. Bien avant l'histoire du référendum perdu par Jean-Marc Janaillac, ce dernier pensait très fort pour prendre la tête d'Air France à Nathalie Stubler, l'actuelle PDG de Transavia France.

Conflit non réglé

Au-delà de la question de la gouvernance, se pose aussi celle de la feuille de route et du conflit social sur les salaires. Or, selon plusieurs sources, les négociations ne reprendront pas avant l'arrivée d'un successeur à Jean-Marc Janaillac. Autrement dit, cet été au mieux et plus probablement pas avant septembre. « De fait, pour 2018, l'augmentation risque de n'être que de 1%, avec la perspective d'un intéressement quasi nul en raison de la chute des résultats financiers cette année », explique un observateur.

Évidemment, ce scénario colle mal avec celui des syndicats, qui ont suspendu le mouvement et demandent officiellement 5,1% de hausse salariale en 2018 (même si certains sont prêts à toper pour +3 et +3,5%). Même s'il peut sembler difficile aux syndicats de remobiliser les troupes (surtout si les pilotes négocient des mesures catégorielles), de nouveaux appels à la grève ne sont pas à exclure.

Recevez notre Newsletter trimestrielle par mail / Receive our trimestrial newsletter by mail