Philippe Bohn, directeur général : « Il n’y a pas d’obstacles majeurs pour le démarrage d’Air Sénégal SA »

Construire une compagnie nationale solide, sûre et qui gagne rapidement la confiance des clients. C’est l’ambition de Philippe Bohn, directeur général d’Air Sénégal SA. Dans cet entretien, M. Bohn a dévoilé quelques secrets de sa recette pour positionner le pavillon national aussi bien dans la sous-région qu’à l’international. Il n’a pas manqué de saluer l’engagement des plus hautes autorités qui a permis d’acquérir deux aéronefs ATR, une option qu’il juge meilleure que la location. Le recrutement des pilotes, la reprise des personnels de l’ex Sénégal Airlines ont également été abordés par le directeur général d’Air Sénégal SA.

Imaginiez-vous un jour diriger la compagnie nationale Air Sénégal ? Et qu’est-ce qui vous a poussé à accepter le poste ?

Franchement non. Je n’imaginais pas venir au Sénégal pour prendre la direction de la compagnie aérienne. On m’a demandé de venir participer à cette aventure et c’est une proposition qui m’honore. C’est une aventure collective. Je fais partie des dirigeants qui considèrent qu’on est toujours plus intelligent à plusieurs.

Deux éléments m’ont poussé à accepter. D’abord, il y a un gouvernement déterminé dans la construction d’une ambition pour le Sénégal et Air Sénégal en fait partie. Macky Sall fait partie des grands leaders internationaux. Il a une vision avec d’immenses capacités à embrasser des problématiques complexes, y compris dans le domaine technique. Ensuite, c’est un leader qui veut partager sa volonté et son enthousiasme.

Après votre nomination, vous vous étiez donné trois mois pour élaborer le plan de vol stratégique du pavillon national. Où est-ce que vous en êtes? Quelles sont les grandes lignes ?

Nous sommes à la tâche. Nous avons une idée assez précise des voies vers lesquelles nous souhaitons aller. L’environnement est très concurrentiel. L’industrie aéronautique aux États-Unis, en Europe, en Asie se caractérise par de grands mouvements de consolidation. L’Afrique n’échappera pas à ce mouvement de consolidation. Dans dix ans, on peut imaginer qu’il restera entre six et dix compagnies africaines. Il y a déjà des modèles comme Ethiopian Airlines qui a une longue histoire. Le Sénégal est dans l’histoire de l’aéronautique. On y trouve une position géographique, un historique, des compétences et un dynamisme économique. Cela contribue à mettre les clignotants au vert. Une compagnie aérienne dans cet environnement participe et contribue au Plan Sénégal émergent. Le Sénégal peut prétendre être parmi les meilleurs dans ce domaine en hissant le drapeau national assez haut.

Les défis sont immenses et l’espoir grand d’avoir enfin un pavillon national fort et compétitif après l’échec d’Air Sénégal international et de Sénégal Airlines. Comment comptez-vous y prendre? Quels sont vos chantiers immédiats pour mettre sur orbite Air Sénégal SA ?

L’aérien, c’est une industrie extrêmement normée comme le nucléaire. Tout est normé, certifié. C’est un métier à la fois complexe et simple car il y a beaucoup de paramètres. Tous les paramètres pour construire une compagnie aérienne entrent dans des normes, process et certifications. Simple parce qu’il faut suivre très rigoureusement tous les process. Quand vous dirigez une compagnie de taxis, votre concurrence est locale. Quand vous dirigez une compagnie aérienne, votre concurrence se trouve à l’international. Vous êtes de ce fait soumis à des contraintes internationales et vous devez remplir les prescriptions, normes, certifications qui sont obligatoires pour accéder à ce marché international.

Air Sénégal va démarrer avec deux appareils neufs ; une première au Sénégal qui pratiquait la location d’avions. Comment comptez-vous renforcer ce parc d’aéronefs ? Allez-vous poursuivre la politique d’achat ?

Si le gouvernement continue de soutenir cette approche qui me paraît la meilleure, la réponse est oui. Acheter un avion neuf, c’est comme acheter un bien immobilier. C’est un bon investissement en soi et c’est rentable. On peut faire recours à la location mais elle coûte beaucoup d’argent et à la fin l’avion ne vous appartient pas. L’industrie aéronautique coûte chère. Ceux qui survivent sont ceux qui ont les moyens, la volonté d’investir pour avoir des coûts attractifs. La stratégie serait dans la mesure du possible, de poursuivre l’achat d’aéronefs ; ce qui n’exclut pas des locations sur tel type d’avion ou tel autre pour entrer sur le marché dans de bonnes conditions.

Quelle est la recette pour positionner Air Sénégal et l’intégrer dans le circuit international ?

Quand vous arrivez sur un marché qui est très concurrentiel et qui est un peu saturé, vous devez avoir un très bon produit, gagner rapidement la confiance des clients avec un coût le plus attractif possible. Pour gagner la confiance des clients, il faut le respect des procédures, la sécurité, la sûreté, la fiabilité. Si vous avez des avions de plus de 20 ans et mal entretenus, vous ne pouvez pas gagner des parts de marchés.

 

Sur l’investissement de départ qui est fondamental, avez-vous le soutien du gouvernement pour avoir les fonds nécessaires à temps ?

Si je n’avais pas ce soutien, je ne serais pas venu. Le chef de l’Etat a une vision, une volonté et une connaissance profonde de ce sujet très technique qu’il maîtrise. Je vois un gouvernement volontariste, très allant et qui a une volonté forte de construire et de faire de bonnes choses. L’exemple de l’Aéroport international Blaise Diagne est symptomatique. Cela fait des années que les travaux étaient à la traine mais il va bientôt ouvrir. Mais l’essentiel, c’est qu’il existe et c’est un bel ouvrage. Le gouvernement a pris cette infrastructure en main.

Où en êtes-vous concernant l’obtention de la licence pour le démarrage des activités d’Air Sénégal ?

Le permis d’exploitation aérienne est en cours d’élaboration. Nous avons la chance d’avoir un organisme comme l’Agence nationale de l’aviation civile et de la météorologie (Anacim) qui est sérieux. Tout se passe dans un partenariat qui démontre qu’on travaille sérieusement. Avec l’Anacim, nous entretenons les meilleurs rapports. Les choses bougent selon des délais normaux. Il y a eu quelques ajustements à faire pour être dans le cadre. On suit le rythme.

Est-ce que Air Sénégal va démarrer le 7 décembre prochain ?

Inchallah. Nous avons fait la réception technique des ATR à Toulouse qui sont aux couleurs du Sénégal. Nous sommes dans la phase de finalisation du financement. Le Sénégal a reçu de bonnes conditions de financement auprès de l’agence de crédit export française et italienne. Actuellement, il n’y a pas d’obstacles majeurs. On est sur un rythme soutenu. Il y avait un retard qui a été rattrapé. Les avions sont prêts. D’ici à la fin du mois, nous espérons faire le closing du financement et ainsi pouvoir en prendre livraison.

Air Sénégal devra faire face à une rude concurrence de la part d’autres compagnies comme Air Côte-d’Ivoire et Asky qui ont déjà une bonne longueur d’avance dans la sous-région ouest africaine. Comment comptez-vous relever ces défis ?

Nous sommes dans un environnement extrêmement concurrentiel. Il faut appréhender le marché avec pragmatisme. Cela vous donne une idée de l’approche stratégique que nous comptons développer et que le gouvernement a accepté et encourage. C’est difficile d’avoir une compagnie aérienne rentable si l’on se limite à son petit marché. Il est important d’aller très vite vers l’intercontinental pour des questions de rentabilité. Le chiffre d’affaires d’un ATR est d’environ 9 millions de dollars par an. Et un A330 peut faire un chiffre d’affaires d’environ 55 millions de dollars par an. C’est important pour une compagnie aérienne d’augmenter très vite son chiffre d’affaires. Cela permet d’arriver à un niveau de rentabilité acceptable même si tout le monde sait qu’une compagnie aérienne ne fait pas de profits dans les premières années.

Pour la concurrence, nous nous inscrivons dans une logique de coopération intelligente.

La desserte des régions de l’intérieur du pays a toujours été un point faible. Est-ce que vous comptez-vous déployer sur le marché intérieur et quelles sont les régions qui seront desservies en premier ?

Les vols intérieurs sont un service légitime et naturel qu’une compagnie aérienne nationale doit proposer à la population. Air Sénégal accompagne le mouvement qui est amorcé. Un très bon travail a été fait avec beaucoup d’aéroports qui sont opérationnels et capables d’accueillir des avions. Nous allons nous adapter à la demande puisqu’une compagnie aérienne, c’est des infrastructures, des touristes et un avion, c’est du remplissage. Le Sénégal est un pays que les gens aiment et qui a une bonne image et un Etat de droit. Il attire touristes et investisseurs, ce qui constitue autant de clients potentiels pour Air Sénégal.

Le recrutement par vos soins des pilotes d’Air Sénégal et d’autres personnels a été décrié et a soulevé la colère de certains agents qui vous reprochent l’arrêt du processus enclenché avant votre arrivée comme directeur général. Quelle est la situation présentement ?

La volonté d’Air Sénégal est de recruter des pilotes sénégalais de qualité. C’est notre première cible. Mais les pilotes sénégalais les plus compétents ne sont pas forcément ceux qui font le plus de bruit. Beaucoup sont déjà dans les autres compagnies aériennes. J’ai une grande envie, un grand besoin de les récupérer, les avoir dans l’entreprise. Pour l’instant, j’ai deux avions qui arrivent et j’ai un besoin en ressources humaines adaptées. Les ATR 72-600 qui arrivent sont des appareils où il y a peu de pilotes formés dans le monde. Ce n’est pas comme un Boeing 737 ou un Airbus A320 où vous allez trouver facilement beaucoup de pilotes. Pour les ATR, la communauté de pilotes disponibles est réduite. Il faut les former. Ce n’est pas parce que vous avez été pilote pendant 40 ans à Air Afrique sur un 737, que vous savez piloter un ATR 72-600. Soyons clair : la survie d’une compagnie aérienne est liée à la confiance de ses clients. La seule préoccupation que j’ai en tant que dirigeant-responsable, c’est d’avoir les gens les mieux formés, les mieux adaptés. La seule contrainte que nous nous imposons, c’est d’être dans les normes de sécurité, de fiabilité, de rigueur, de process les plus sérieux pour attirer une clientèle nationale et internationale.

La question de la reprise des personnels de l’ex Sénégal Airlines revient toujours sur la table. Qu’est-ce que ces agents peuvent attendre de vous ?

J’ai plutôt envie de dire qu’est-ce qu’ils peuvent faire pour Air Sénégal. Parce que c’est une aventure collective. Bien évidemment, il y a des compétences qui existent. Et les compétences, nous en avons besoin. Mais nous sommes une start-up aérienne qui démarre. C’est une petite équipe. La chose la plus difficile, c’est le recrutement. La clé d’une entreprise, c’est la ressource humaine. Je crois à ce projet. Quand je crois à une cause, je m’engage. Je crois à ce pays car je crois en son leader (Macky Sall). J’ai mis en place des procédures de recrutement. On est assisté par une société sénégalaise. Nous avons reçu des dizaines de milliers de Cv. Cela montre l’engouement autour du projet. On ne sera pas embauché à Air Sénégal parce qu’on est le cousin, le petit-frère, le beau-frère, ou la tante de quelqu’un. On sera embauché à Air Sénégal parce qu’on est compétent.

Est-ce que vous envisagez, pour Air Sénégal, d’avoir un partenaire stratégique ?

Le gouvernement a exposé son choix et sa feuille de route qui est d’ouvrir le capital à un moment donné. Ce qui est une bonne idée. Ouvrir le capital revêt plusieurs aspects. Il faut être en état d’attirer les investisseurs et la possibilité d’avoir un ou plusieurs partenaires stratégiques. La clé de l’indépendance, c’est d’avoir parfois plusieurs partenaires. Actuellement, on regarde toutes les possibilités qui pourront s’ouvrir à nous.

La desserte Dakar-Paris était réalisée par les défuntes compagnies Air Sénégal international, Sénégal Airlines. Comptez-vous faire la même chose ?

A l’époque, l’entreprise était adossée à un partenaire stratégique à savoir la Royal Air Maroc. L’objectif, c’est de faire l’intercontinental et Paris fait partie de cet objectif. C’est à la fois légitime et nécessaire. Je ne peux pas vous donner de délai. Un vol long-courrier, c’est indispensable mais cela prend du temps car il y a des normes, certifications et autorisations à respecter. La précipitation d’aujourd’hui sera les ennuis de demain dans l’aéronautique. Il faut faire les choses avec sérénité. C’est comme construire une maison, il faut des fondations solides. En plus, il faut du sérieux et de la rigueur. Mais, je ne pourrais réussir qu’en étant soutenu non seulement par le gouvernement mais par tout le monde.

 

Quel rôle devrait jouer Air Sénégal dans la stratégie du Hub du Pse ?

Nous comptons jouer un rôle important. Un hub s’entend par l’existence d’une compagnie nationale. Mais un hub n’est jamais acquis. Le Sénégal va devenir un hub si l’on a une compagnie aérienne. Il a une position géographique intéressante. C’est à nous de construire ce hub. Il y a une volonté globale du gouvernement de faire du Sénégal, un hub économique. Nous, nous serons le volet aérien de ce hub global. Nous voulons faire de Dakar, le hub aérien de l’Afrique.

Propos recueillis par Cheikh THIAM, Mamadou GUEYE, Aliou KANDE (texte) et Sarakh DIOP (photos) : lesoleil.sn