Fatima Beyina-Moussa : « Nous allons relancer ECAir sur une base stable et solide »

La compagnie aérienne Equatorial Congo Airlines (ECAir) lancée en 2011 a suspendu ses activités en octobre 2016. Si les raisons sont essentiellement économiques pour la direction générale qui sort enfin d’un long mutisme pour tenter d’apporter des éclaircissements, la situation est source de passions de tous bords surtout lorsque deux rapports controversés d’audit qui évoquent une mauvaise gestion viennent adouber le jugement des uns et des autres. Directrice générale de la société depuis septembre 2011, Fatima Beyina-Moussa apporte dans cet entretien des répliques à chaque épreuve et celle, très attendue, de la relance d’ECair.

 

Les Dépêches de Brazzaville : Après cinq ans d’exercice satisfaisant ECAir a disparu des airs depuis octrobre 2016. Que s’est t-il passé ?

 

Fatima Beyina-Moussa : Ecair a été créée avec un business plan, un montant de financement et une cadence qui vont avec ce business plan. De 2011 à 2013, ce financement a été fait avec la cadence de ce business plan et les choses se sont déroulées comme il était prévu. Après, la compagnie aérienne a grandi avec plus d’ambitions : avoir plus d’avions et ouvrir plus de destinations. L’assemblée générale, les actionnaires et le conseil d’administration, donc les organes de gestion de la société, ont décidé une politique un peu plus agressive. Le processus de financement s’est déroulé mais n’est pas allé jusqu’au bout à cause de la conjoncture financière. Depuis plus de deux ans, la baisse du prix du pétrole a créé une conjoncture économique assez difficile dans notre pays et ailleurs. Les levées de fonds dans la zone Cémac sont devenues difficiles. Vous rappelez que la compagnie avait lancé un emprunt obligataire régional en 2016, c’était pour faire la dernière importante levée de fonds dont on avait besoin pour faire la maintenance lourde des avions et faire basculer tous les avions en immatriculation congolaise avec les charges beaucoup moins élevées et commencer la route de la société vers la rentabilité. Avec le contexte économique difficile la levée de fonds ne s’est pas passée comme prévu. Donc lorsque nous arrêtons les activités en octobre 2016, nous sommes confrontés, comme beaucoup de société aérienne, à une crise de liquidité.

 

LDB : Vous voulez dire que la situation d’ECAir n’a pas été unique pour le cas du Congo ?

 

F.B.M : Si vous faites le benchmark des compagnies africaines aériennes, les statistiques de l’IATA vous montreront que les compagnies en Afrique ont un problème principal, celui du financement. Nous arrivons à une crise de financement alors que nous avons des engagements multiples. Lorsque les organes de gestion de la compagnie se sont aperçu de toutes ces difficultés, ils ont décidé d’arrêter momentanément, de manière provisoire, nos activités de vols pour s’assurer d’abord de la préservation de nos actifs, de nos avions. S’assurer que l’on fasse notre relance sur une base de financement plus solide, portant sur des partenariats techniques, opérationnels et stratégiques. C’est pour cela que temporairement nous avons interrompu nos activités depuis octobre 2016.

 

LDB : l’arrêt a mis, semble t-il, plus de temps que prévu et aujourd’hui, selon nos informations, même certains actifs ne sont pas sous votre contrôle…

 

F.B.M : Il faut préciser que c’est une interruption d’activité et non une liquidation. Ecair n’a pas disparu, la compagnie est là et elle est propriétaire de ses six avions. Elle a fait un investissement assez lourd dans un gros porteur auprès de Boeing. Ecair a acheté ses avions. Parce que beaucoup de compagnies aériennes que vous voyez opérer font du leasing, donc elles louent en mettant leur nom dessus. Ecair a des actifs. Elle a six avions moyen et long-courrier et a investi dans un grand porteur de dernière génération. La compagnie doit compléter cet investissement pour que cet avion puisse arriver. C’est pour dire qu’elle est assise sur des bases assez solides pour pouvoir reprendre.

 

LDB : Justement à quand cette relance de manière concrète ?

 

F.B.M : Notre relance va se faire. Nous avons fait un travail ces derniers mois pour mettre en place des mécanismes de financement nécessaires pour relancer la société sur une base stable et solide financièrement et opérationnellement. Nous avons travaillé avec des partenaires à l’instar d’Ethiopian Airlines pour signer un mémorandum technique et sur la formation. Nous nous sommes battus aussi pour que nos avions soient préservés pendant cette période devant les tribunaux et face à des fournisseurs qui tentaient d’attaquer notre compagnie. Nous avons préservé nos acquis et d’ici peu de temps, la relance de nos vols doit pouvoir se faire.

 

LDB : Peut-on avoir une période circonscrite pour rassurer nos lecteurs ?

 

F.B.M : D’ici quelques semaines. Je ne peux pas donner de dates exactes encore parce qu’il y a un certain nombre de tâches à accomplir qui sont en cours.

 

LDB : Qu’est ce qui a été déjà fait, pendant cette période de non activité, pour relancer Ecair ?

 

F.B.M : Nous avons travaillé avec nos fournisseurs pour faire le point sur les dettes, nous avons consolidé la dette et approché toutes sortes d’organismes financiers pour voir ce qui pouvait nous aider à financer notre activité. Et vous savez que les dossiers de financement sont longs à constituer et ce n’est pas facile d’obtenir un financement à la cadence où nous on voudrait. Donc nous travaillons sur toutes ces questions.

 

LDB : L’immatriculation locale des avions dont vous faites état dans un rapport fait-elle partie des réformes que vous menez ces derniers mois ?

 

F.B.M : Lorsqu’Ecair a commencé ses activités en 2011, l’aviation civile congolaise était sur la liste noire de l’Union Européenne et aussi sur le site sécurisé de l’OACI. Cela signifiait que pour effectuer des vols hors du Congo, une compagnie immatriculée au Congo devrait nécessairement avoir ses avions immatriculés ailleurs qu’au Congo sinon elle ne pouvait pas faire ses vols hors du Congo. Ecair ne pouvait se contenir qu’à faire des vols domestiques. Cela a obligé la société à travailler avec d’autres partenaires et cela coûte plus cher. Et donc récemment le Congo est sorti du site sécurisé de l’OACI. Cela signifie qu’une compagnie immatriculée au Congo peut effectuer des vols vers l’Afrique. Ce qui fait que nous avons amorcé un processus d’immatriculation de nos avions. Ce sont des économies pour nous parce que nous n’avons plus besoin de passer par nos partenaires extérieurs. Ce sont des coûts additionnels que l’on peut couper. Tous nos avions et ceux qui vont revenir seront immatriculés au Congo.

 

LDB : D’aucuns pensent que la situation d’Ecair est née des conflits multiples au sein de l’organe de gestion de la société, et que la condition économique ne serait qu’un palliatif. Qu’en pensez-vous ?

 

F.B.M : La situation est économique. La conjoncture économique difficile n’a pas seulement eu d’impact sur Ecair mais sur d’autres activités également dans le pays. Chez Ecair c’est parce que c’est visible. Ce sont des passagers qui l’empruntent tous les jours, donc l’impact est visible. Les difficultés de financement ne sont pas qu’au Congo mais dans la zone Cemac tout entière. Toutefois, cette baisse d’activité pour nous n’est que temporaire. C’était le temps de travailler pour recommencer sur les bases plus solides. Et il faut expliquer que ce n’est pas extraordinaire pour une compagnie aerienne de baisser la cadence de ses activités ou d’arrêter temporairement. Cela s’est vu à travers le monde et en Afrique. Vous pouvez faire une espèce de benchmark et de regarder les compagnies de la région. Certaines ont des difficultés immenses. Ecair, au contraire, a été une exception de commencer de manière solide et d’être stable pendant cinq ans. Nous avons été rattrapés par une conjoncture difficile. Nous avons reculé pour mieux sauter. Un travail est fait pour redonner aux passagers le bel Ecair qu’ils ont connu. Nous avons un business model à réinventer, un model de financement à refaire. C’est ce travail que nous avons abattu pendant ces derniers mois.

 

LDB : Quelle est la situation des avions d’Ecair à ce stade ?

 

F.B.M : Deux de nos avions font encore l’objet d’une saisie par un de nos créanciers. Mais, c’est juste contre paiement de la dette et nous serons capables de récupérer ces avions. Nous avons quatre avions qui sont sous notre contrôle. Un est à Brazzaville et les trois autres sont à Bruxelles. Ces derniers seront rapatriés à Brazzaville le plus vite possible. La relance va se faire sur la base de ses quatre avions et nous aurons l’occasion de faire venir les deux derniers et nous aurons constitué totalement notre flotte.

 

LDB : la reprise des actifs d’Ecair par Ethiopian airlines fait écho depuis plusieurs semaines. Pouvez-vous nous donner des explications à ce sujet ?

 

F.B.M : Nous avions des discussions depuis l’année dernière sur un partenariat éventuel. Nous avons commencé avec un partanariat technique et sur la formation. Nous avons signé un mémorandum d’entente. Pour le partenariat stratégique, nous poursuivons les discussions. Il n’est pas question que Ethiopian reprenne les actifs d’Ecair ou quoi que ce soit. C’est plutôt une discussion pour savoir si Ethiopian peu devenir un partenaire stratégique. Les contours de cette collaboration résulteront des discussions que nous poursuivons avec eux.

 

LDB : Il y a des Congolais qui pensent que la situation d’Ecair est imputable à la gestion de sa direction générale et un certain nombre vous appellent à la demission. Comment vous viviez cela ?

 

F.B.M : Quitter Ecair est une décision qui dépend de moi ou des organes de gestion de la société. Je pense que ni moi, ni ces organes n’ont exprimé ces besoins. Nous savons comment j’ai géré Ecair depuis que je suis à sa tête à la création. Nous savons également les problèmes de financement auxquels nous sommes confrontés. Et nous nous battons, c’est-à-dire la direction générale, le conseil d’administration et l’assemblée générale, pour trouver des solutions et avancer. Ma demission d’ECair ou mon départ ne rélève pas d’inconnus qui comprennent à peine la situation de la compagnie, qui sont ignorants des questions d’aviation et qui racontent leur vie et sur la toile.

 

LDB : Un mouvement allant dans le sens de votre démission a eu lieu devant le siège d’ECair il y a quelques jours…

 

F.B.M : Ce sont des gens que je ne connais pas. Ce n’était pas les employés d’ECair en tout cas, car une fausse information a été véhiculée par les réseaux sociaux à partir des photos prises par ces personnes. Ce sont d’inconnus dont l’opinion pour moi n’a aucune valeur. Je continue à travailler avec le personnel de la compagnie. Il est là et nous nous serrons les coudes. Il sait que la relance de notre activité est pour bientôt. Le personnel a même voulu faire une contre manifestation pour montrer qu’il soutient sa direction générale. C’était des gens qui étaient en balade devant notre bâtiment pendant quelques minutes.

 

LDB : Ces réactions ont, semble t-il, été adoubées par un rapport qui circule sur la toile, un rapport de deux cabinets congolais issu d’un audit sur Ecair et qui montre des dérapages ayant occasionné la chute de la société. Comment analysez-vous ce document ?

 

F.B.M : L’audit a été demandé par l’Etat congolais pour comprendre la situation financière de la compagnie. Et je pense que l’Etat est dans ses droits. Il se trouve que par hasard moi-même je suis un ancien auditeur et j’ai commencé ma carrière dans l’audit juste après mes études. C’est un domaine que je connais quand même. C’est avec plaisir que j’ai accueilli ces deux cabinets ici, nous avons travaillé très dur. J’ai mis à leur disposition tous les documents dont ils avaient besoin. Les termes de référence de cette audit ont été réalisés par un organe mis temporairement en place par le conseil d’administration pour la période de l’arrêt des activités. J’y fais partie et donc c’était censé être une revue limitée. C’est-à-dire faire le point des éléments de la dette de la compagnie et regarder ce qui pouvait permettre la relance. Un problème s’est posé. La norme voudrait qu’à la fin des travaux des auditeurs que ces derniers remettent à l’audité le projet de rapport. Or, ce projet ne nous a pas été remis. Donc nous n’avons pas eu l’occasion de se prononcer et donner notre opinion sur les différents points d’audit, ce qui est une norme absolue. Cela s’appelle la norme ISA 260 qui régule les cabinets d’audit. Les deux cabinets d’audit, pour les raisons qui les concernent, ont décidé de ne pas nous faire bénéficier de ce projet de rapport et ont transformé ce projet en rapport définitif. C’est une faute grave. Ensuite, c’est 45 jours donc après la fin de l’audit que nous avons pu bénéficier d’un rapport qui n’était même pas un projet, mais un rapport définitif.

 

LDB : Vous avez réagi à ce rapport à travers une mise au point en le récusant complètement. Pour vous, ces deux cabinets se sont totalement loupés ?

 

Nous n’avons pas trouvé dans ce rapport d’audit une adéquation entre le rapport et les termes de référence sur la base desquels les auditeurs étaient censés travailler. Nous avons plutôt vu un rapport d’audit où les cabinets se substituaient à notre commissaire aux comptes et essayaient de certifier des comptes que nous n’avons même pas arrêtés. Ils faisaient un audit au 30 novemvre 2016. L’exercice comptable va jusqu’au 31 décembre et les comptes de la compagnie n’étaient pas clos. Nous n’avons pas établi d’état financier au 30 novembre 2016 et nous ne comprenons pas sur quel compte ils ont travaillé. En fait, en acceptant de réaliser une mission d’audit financier sur des comptes financiers non arrêtés, ils ont sacrifié le respect de la déontologie et des normes professionnelles de l’IFAC qui régulent la méthodologie du travail des auditeurs. A partir de là, pour moi leur audit est disqualifié et non pertinent.

 

LDB : Qu’est-ce qui justifie votre argumentaire sur la non-pertinence de l’audit réalisé par les cabinets Cacoges et Rainbow ?

 

F.B.M : C’est qu’ils ont décrit dans leur rapport à savoir qu’Ecair est une compagnie mal gérée, les faits viennent les contredire. C’est une compagnie dont les comptes sont certifiés par Ernest & Young depuis sa première année d’opération en 2011. De 2011 à 2015, les états financiers d’Ecair ont été cerifiés par EY qui est l’une des quatre grandes signatures de l’audit mondial. Les deux cabinets congolais n’ont aucune expérience de l’aviation et ils sont venus faire un audit soi-disant financier et organisationnel bâclé en trois semaines, en violant les normes minimales de l’exercice. Si EY a pu certifier les comptes d’Ecair pendant cinq ans, c’est que la gouvernance d’entreprise d’Ecair était normale avec un conseil d’administration qui se réunissait régulièrement.

 

LDB : Puisque vous parlez de la reprise d’Ecair sur des bases solides, allez-vous compresser au niveau de la ressource humaine car des analyses font état d’un recrutement pléthorique et « budgétivore » ?

 

F.B.M : Ecair a recruté selon les critères des compagnies aériennes lesquels ont des ratios de nombre de personnels par avion. Ecair est tout à fait dans les normes de l’industrie. Les internautes et autres commentateurs sont gentils mais ils ne sont pas spécialistes de l’aviation. Ecair a recruté selon le nombre d’avions et de vols qui est fait. La reglémentation oblige pour le personnel navigant par exemple à des temps de répos, etc. Et pendant ce temps, il faut que les vols continuent. Donc, ils doivent être en doublant. Comme notre but est de récupérer tous nos avions et de faire les vols dans l’esprit de notre business plan, ce personnel qui est là est celui dont nous avons besoin.

Propos recueillis par Quentin Loubou : .adiac-congo.com/

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