Air France pourrait céder du terrain aux concurrents et à KLM

En réduisant son réseau long-courrier, Air France risque d'affaiblir son "hub" de Paris au profit de concurrentes étrangères et devrait voir une partie de l'activité du groupe Air France-KLM glisser vers KLM à Amsterdam, estiment des sources industrielles, syndicales et gouvernementales.

La compagnie nationale française, paralysée par son bras de fer avec ses pilotes, a lancé lundi un "plan B" radical visant à réduire de 10% d'ici 2017 son pôle long-courrier, dont la moitié des lignes perdent de l'argent, au cours d'un comité central d'entreprise (CCE) interrompu par des violences.

La cure d'austérité imposée par Air France à son personnel après l'échec des négociations avec ses navigants pourrait s'accompagner de départs contraints, pour la première fois depuis les années 1990, parmi les 2.900 suppressions de postes prévues d'ici 2017.

Air France s'inspire des réductions de réseaux et de coûts effectués par d'autres concurrentes européennes comme British Airways (groupe IAG), mais après la crise de 2008, quand les autres compagnies réduisaient elles aussi leurs capacités, ce qui n'est plus le cas actuellement.

"On craint que l'attrition amène de l'attrition et que ce soit une spirale infernale vers la mort de notre compagnie", estime Flore Arrighi, présidente du syndicat d'hôtesses et stewards Unac d'Air France.

Pour Gerald Khoo, analyste chez Liberum, la suppression de 35 fréquences hebdomadaires et la fermeture de cinq lignes seront loin d'être suffisantes et n'empêcheront pas une nouvelle réduction de voilure.

"Quand j'ai accepté de diriger cette entreprise, ce n'était sûrement pas pour la voir passer en seconde division", a cependant assuré lundi à la presse le PDG d'Air France Frédéric Gagey.

Mais au sein d'Air France-KLM, la sortie de 14 avions de la flotte long-courrier d'Air France prévue d'ici 2017, alors qu'aucune mesure similaire n'est prévue chez KLM, remettra de facto en cause l'équilibre scellé lors du mariage entre les deux compagnies en 2004.

En vertu d'un accord signé avec les pilotes des deux compagnies, Air France représente environ 60% de l'activité du groupe et KLM 40% en termes d'heures de vols et de capacités (mesurées en sièges-kilomètres offerts, ou SKO).

L'application du plan de restructuration d'Air France devrait bien entraîner "à fin 2017" la remise en question de cet équilibre entre les deux compagnies, a précisé Air France-KLM dans une déclaration transmise à Reuters.

"Le transfert d'une partie du hub de Paris vers Amsterdam, c'est une crainte et cela ne résoudra pas le problème d’Air France", a jugé une source gouvernementale.

GESTION DE CRISE PLUTÔT QUE STRATÉGIE

L'Etat français, qui détient 17,6% d'Air France-KLM, a réaffirmé son soutien à la direction d'Air France depuis le CCE mouvementé de lundi, au cours duquel deux cadres ont été molestés par des salariés en colère.

Les salariés de KLM, qui s'inquiètent eux aussi de l'impact des déboires d'Air France sur l'image du groupe, ont lancé mercredi une pétition pour dissuader leurs collègues français de déclencher de nouvelles grèves.

Certains syndicats, comme la CGT, ont dit à Reuters qu'ils pourraient décider d'ici la fin de la semaine de la suite à donner à leur grève de lundi, avant un nouveau CCE prévu le 22 octobre.

"Alors que le personnel de KLM fait preuve de responsabilité, les employés d'Air France se comportent comme des enfants gâtés", a déclaré Dolf Polders, représentant des personnels de cabine et au sol du syndicat CNV chez KLM.

Une vision contestée par Flore Arrighi (Unac), qui souligne que les syndicats des deux compagnies ne connaissent pas les contenus de leurs négociations respectives.

"De là à dire que nous sommes des nantis, c'est un peu fort", a-t-elle argué.

Véronique Damon, secrétaire générale du Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL), note de son coté que les pilotes de KLM ont négocié cet été le report de l'âge de la retraite de 56 à 58 ans, alors ceux d'Air France sont déjà passés de 60 à 65 ans.

Déjà à l'origine de la grève de septembre 2014, le syndicat majoritaire chez les pilotes se retrouvera au tribunal face à Air France le 16 octobre, dans le cadre d'un conflit concernant la fin du plan de restructuration précédent.

"La direction d'Air France est totalement perdue face un SNPL qui n'est pas prêt à discuter", a estimé Béatrice Lestic, secrétaire générale de la CFDT à Air France.

Au sein d'Air France, les divisions n'ont jamais été aussi fortes entre les navigants et les "rampants", qualificatif dont sont affublés les personnels au sol par leurs collègues.

Air France a laissé la situation dégénérer, alors qu'elle a besoin d'une véritable révolution sur ses coûts pour réduire son écart de compétitivité avec ses concurrentes, juge un ancien dirigeant de la compagnie.

"Parmi les cadres supérieurs d'Air France, on était beaucoup à avoir vu le problème arriver", explique-t-il. "Mais on a procrastiné".

Rassurée par son hub installé sur la première destination touristique mondiale, Air France a lâché du lest sur les statuts de son personnel, a-t-il ajouté.

Air France a estimé début septembre que ses navigants travaillaient 15% à 20% de moins que leurs collègues européens à salaire équivalent.

(Avec Toby Sterling à Amsterdam et Victoria Bryan, édité par Jean-Michel Bélot)

Cyril Altmeyer

Source : Reuters

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