Tunisie : Interview de Mahmoud Ben Romdhane : Le secteur du transport redémarre à zéro

Le secteur du transport est aussi sensible que vital pour la dynamique économique et pour la vie quotidienne des citoyens, d’où l’intérêt particulier qu'il suscite. Avec l’évènement du nouveau gouvernement de Habib Essid, ce département a connu d’énormes difficultés au niveau de ses divers volets.

Défaillances chroniques et structurelles ou juste des entraves conjoncturelles ? Que comptent faire et comment vont procéder les nouveaux patrons de ce secteur pour remédier à l’état des lieux peu reluisant ? Mahmoud Ben Romdhane, ministre du Transport a bien voulu répondre à ces questions et à bien d’autres pour éclairer l’opinion publique sur les perspectives de son département, les réformes à entreprendre et les remèdes qu’il va apporter pour remettre le train à l’heure. Interview…

Votre département chapeaute un secteur vital de la vie quotidienne des Tunisiens. Quels sont vos plans pour y apporter les réformes qui s’imposent à court, moyen et long termes ?

Dès mon arrivée au ministère, j’ai réuni tous les cadres à l’échelle centrale et régionale et nous avons organisé une longue journée de travail au cours de laquelle nous avons passé en revue chaque mode de transport et nous avons procédé à un diagnostic du secteur depuis 20 ans, plus particulièrement depuis la révolution. La conclusion fut que chaque mode de transport vit une crise structurelle profonde.

On a essayé d’en déterminer les causes et nous nous sommes fixés des objectifs ambitieux, vu que ce département est celui qui tire tous les autres secteurs. Ainsi, nous sommes parvenus à mettre en place des projets d’investissement. En gros, la réponse à votre question c’est le diagnostic, les orientations, les politiques et les projets d’investissement. 

Dans quel état avez-vous trouvé votre département ?

A ma grande surprise, j’ai trouvé un grand nombre de cadres de haut niveau si mal rémunérés et qui, depuis la révolution, ont été réduits au statut d’individus. Depuis de nombreuses années, ils n’ont pas travaillé en équipe à cause de l’absence de l’Etat, de la vie de groupe, de visions et de perspectives.

Petit à petit, on a réussi à leur faire reprendre confiance en eux-mêmes, et la machine, qui était en panne, a repris avec des objectifs, des actions et un suivi. Je pense qu’actuellement, il y a une bonne dynamique de groupe grâce à une vision collective de tous les secteurs du ministère.

A mon arrivée, je n’avais pas de cabinet, il a fallu tout construire, tout faire redémarrer à zéro. Les chefs d’entreprise n’étaient pas toujours compétents, parce que nommés dans une période particulière. Le problème qui se pose à ce niveau n’est pas de mettre fin à la mission d’une personne, mais, plutôt, d’en trouver une qui puisse forcer le respect. En tous les cas, il y aura de nouvelles nominations dans les prochains jours. 

Le transport aérien, plus précisément la compagnie Tunisair, suscite, depuis quelque temps, des critiques sévères, pourtant, vous parlez d’améliorations et de progrès au sein de cette société. Qu’en est-il exactement et que comptez-vous faire pour remédier aux défaillances ? 

Les défaillances se situent, essentiellement, à quatre niveaux : les retards, l’attente des bagages, le catering et les vols.

Face à ces problèmes, j’ai commencé par désigner une nouvelle PDG à la tête de Tunisair. Nous détenons un plan de restructuration de cette compagnie qui sera examiné lors d’une réunion au cours de la semaine prochaine. Nous avons procédé, d’ailleurs, de la même manière, avec toutes les autres entreprises relevant de ce ministère.

Tous les plans de restructuration doivent obéir au même canevas et doivent-être réalisés en coopération avec l’UGTT, puisque ces plans vont souvent exiger des concessions et des sacrifices. Il s’agit, en effet, de plans de restructuration à travers lesquels l’Etat apporte son soutien mais moyennant un contrat de performance. Les entreprises doivent devenir, dans le court terme, des entreprises compétitives.

Concernant les défaillances majeures de Tunisair, des mesures ont été prises ayant permis leur réduction. Ceci est mis en évidence à travers des statistiques. La situation est, désormais, bonne, et tout ce que vous voyez actuellement, s’inscrit dans le cadre d’une campagne de dénigrement, toutes les vidéos qui circulent et faisant le buzz, soit elles datent d’une période révolue, soit elles sont sorties de leur contexte.

Tunisair n’est pas au sommet de sa forme et n’est toujours pas exemplaire, mais elle fait d’énormes progrès. En tant qu’institution, la compagnie a beaucoup de problèmes et doit faire l’objet d’une structuration. 

L’Etat tunisien pourrait-il céder de nouvelles parts dans le capital de Tunisair pour un partenaire stratégique ou pour la Bourse ?

Cette question n’est pas encore d’actualité, il faut d’abord que la société soit restructurée et devienne une entreprise compétitive. Elle doit, également se séparer d’une partie de son personnel en surnombre, ce qui fut la faute des anciennes politiques et de l’Etat. Il faut la soumettre à la concurrence et entamer une politique nouvelle, celle de l’Open Sky 

Justement, où en est-on dans le dossier de l'Open Sky ?

En Europe, les négociations ont pris 12 ans, pour que les pays de ce continent acceptent l’ouverture du ciel entre eux. Le processus est compliqué et peut-être douloureux, mais il faut y aller. Des négociations sont prévues avec l’Union européenne pour s’engager dans une politique d’Open Sky, cela exige une mise à niveau et beaucoup de procédures. Nous sommes déterminés à reprendre les négociations pour ouvrir le ciel tunisien dans le cadre d’une stratégie claire et qui ne soit pas dommageable à Tunisair dans l’immédiat. 

Avez-vous ouvert une enquête concernant Syphax, ses défaillances et ses abus ? Comment votre département lui a-t-il donné une licence alors que son business plan était déjà sujet à caution ? Y a-t-il eu népotisme ou favoritisme dans ce dossier ?

Nous n’y sommes pour rien, c’est la responsabilité des anciens gouvernements. Cependant, le processus ne fait que commencer, une réunion gouvernementale s’est tenue avec deux préoccupations : l’entreprise et sa clientèle. Il s’agit d’une entreprise dont le traitement relève de la loi 75, au même titre que les autres entreprises en difficulté. En ce qui concerne les clients, nous avons donné l’instruction à cette entreprise pour les rembourser ou leurs fournir les vols. Maintenant, l’Etat est en train d’observer la situation, on ne peut pas la condamner, mais nous prendrons les mesures nécessaires au moment opportun. 

Il y a beaucoup à dire et redire concernant les aéroports, plus précisément celui de Tunis-Carthage et d’Enfidha. Que comptez-vous faire pour leur mise à niveau ?

L’aéroport d’Enfidha est en bon état, il est même surdimensionné. Le problème c’est l’aéroport de Tunis-Carthage qui est saturé. Nous avons mis, à cet effet, un programme d’agrandissement en deux phases : la première consistant en son agrandissement à partir de fin 2016, sa capacité actuelle étant de 5 millions, elle atteindra les 7,5 millions. La deuxième phase nous permettra d’atteindre les 10 millions. Une étude sera engagée bientôt, pour voir s’il y a lieu de déplacer l’aéroport de Tunis dans une autre zone se situant à 30 ou à 40 km de la capitale.

Nous avons d’autres aéroports en cours de réhabilitation, mais qui ne sont pas fréquentés. Il faut faire en sorte qu’ils soient remis en activité. Le problème qui se pose à ce niveau, c’est la crise touristique. Parmi les pistes envisageables c’est l’ouverture de nos relations aériennes avec la Lybie d’une part, et l’Algérie d’autre part. Nous sommes aussi dans une stratégie de redéploiement des relations avec l’Afrique, pour fonder une nouvelle politique de la Tunisie qui soit à la hauteur des ambitions du gouvernement. Une reprise des relations avec les pays arabes est aussi envisageable. 

Le renouvellement du parc des bus pour le transport en commun fait l’objet de remous. Pouvez-vous nous donner des chiffres exacts à ce propos et de l’origine de cette flotte et de sa fiabilité ?

Le transport terrestre est en régression continue depuis 40 ans. Le transport en commun vit une forte dégradation. Plus les pays sont développés, plus les transports sont agréables et confortables.

Notre priorité, c’est le transport en commun, pour plusieurs raisons, notamment, le collectif est d’un coût moindre, en terme de développement durable c’est plus porteur, moins générateur de pollution et plus porté vers les couches populaires.

Les cinq dernières années n’étaient pas bonnes, plus particulièrement, celle de 2010. En effet, nous avons acquis 176 bus depuis 2010 alors que les fonds disponibles nous permettaient d’acquérir 1500.

L’état du parc est catastrophique, il faut, cependant, acquérir le plus grand nombre de bus en un minimum de temps. Dans les 10 jours qui viennent, nous allons lancer un appel d’offres, chose qui nous a pris 5 mois. Les bus ne pourront être prêts que dans 15 mois, vu la lenteur et la complication du processus.

Simplement, restant sur ce mode, les Tunisiens ne pourront plus tenir. Il faut d’autres solutions, notamment la remise à niveau de certains bus et l’importation, exceptionnelle et unique, de bus usagés auprès de la RATP afin de répondre aux besoins urgents, d’autant plus que nous avons eu une première expérience dans ce sens, où ces bus importés ont montré leur fiabilité dans la ville de Sfax. 

Serions-nous, donc, devenus la poubelle de l’Europe ?

Pour ceux qui disent ça, je leur dis qu’ils ne connaissent pas les vrais problèmes des Tunisiens. Et que s’ils étaient à la tête de ce ministère, c’est contre eux que les Tunisiens se révolteront en premier lieu. Dois-je ajouter que ces bus ont un coût 11 fois moindre que celui du neuf et qu’ils doivent assurer la circulation pendant deux ans. C’est une solution à court terme.

N’empêche que nous avons, aussi, une vision de moyen et de long terme. Nous avons le projet le plus ambitieux de la Tunisie qui est le Réseau ferré rapide (RFR), se trouvant dans un état comateux depuis 2009. Ce projet devrait desservir 2,6 millions d’habitants de l’agglomération tunisoise. Pourtant, nous avons procédé aux emprunts que nous avons commencé à rembourser depuis 2 mois. Il y a un comité de pilotage présidé par le chef du gouvernement pour déterminer les freins et les entraves à ce projet. 

Auparavant, les taxis ne devaient pas dépasser les 3 ans d’âge au moment de leur exploitation et ne doivent pas être exploités au-delà de dix ans d’âge. Maintenant, on peut voir un taxi âgé de 15 ans. N’est-ce pas dangereux pour la sécurité des automobilistes et des passagers ? Envisagez-vous un retour en arrière ? 

Cette situation est un legs que nous allons revoir progressivement. D’abord à cause du manque des moyens de transport, et puis à cause de la situation sociale. On ne peut pas réduire le nombre de taxis actuellement, mais nous sommes en train de le bloquer. Notre objectif est que les taxis soient dans un état leur permettant de garantir un niveau maximal de sécurité. 

Revenant sur la question de la sécurité, la Tunisie se trouve dans la place la plus arriérée au monde. Il y a en moyenne entre 15 à 16 morts sur 100 mille habitants, alors que chez les pays développés, le nombre est de 3 morts. La Tunisie n’a rien fait dans ce domaine : le port obligatoire de la ceinture de sécurité, le permis à points ainsi que les caméras. Il n’y a aucun effet dissuasif.

Nous sommes en train de mettre en place une stratégie nationale pour la sécurité routière qui lui permettra de réduire de moitié le taux de mortalité sur les routes dans une dizaine d’années. Et dans un horizon d’une génération, atteindre le taux des pays développés. 

Les agences de transport terrestre et la question de la visite technique ont toujours fait l’objet de critiques avec les délais d’attente, les suspicions de complaisance voir de corruption. Quel est votre programme pour assainir la situation de ces agences ? 

D’abord, il faut savoir que la Tunisie possède l'un des meilleurs services techniques en Afrique. Cependant, l’attente des gens est longue dans certaines régions, nous devons donc élever le nombre des agences techniques, ce que nous avons déjà commencé à faire en acquérant des terrains dans certaines localités.

Concernant le problème de corruption, c’est le dossier qui retient l’intérêt du ministère dans les prochains mois, il faut mettre en place une stratégie et voir quels sont les moyens pour mettre un terme à ce fléau en sanctionnant les corrupteurs et les corrompus. 

Y a-t-il espoir de voir des privés patentés et homologués accorder des visites techniques comme on le voit dans les pays développés ?

La privatisation de ce secteur ne fait pas partie de nos priorités, mais nous sommes ouverts. Nous avons, d’ailleurs, reçu des demandes à ce sujet, que nous allons étudier, sans aucun tabou. 

Entretien conduit par Sarra HLAOUI

Source : businessnews.com.tn

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